Dans son livre court mais riche de sens Temps des crises, Michel Serres propose de creuser sous le niveau du phénomène économique et politique immédiat (le niveau d’urgence, mais auquel les media informent, les politiciens décident et les personnes luttent) pour examiner les plaques tectoniques qui bougent en dessous. Une crise, suggère-t-il, est plus qu’une accumulation de difficultés. Etymologiquement, c’est un temps de jugement : un temps où beaucoup de ce que nous considérons comme acquis se révèle précaire ou trompeur et où nos pratiques et conceptions communes sont jugées et où nous-mêmes devons poser un jugement et choisir. Dans une « crise », on ne peut pas tout simplement revenir en arrière : le retour au statu quo ante nous place simplement à un point précédent sur la boucle qui a conduit à la crise. Les réformes seront certainement nécessaires, mais elles ne peuvent pas être suffisantes. Une crise nous appelle à une réévaluation radicale de notre vie politique et privée[1]. Serres est d’avis que nous vivons un temps de crise mais il ne veut pas réduire la crise à quelque chose qui peut être résolu par des décisions d’ordre administratif, politique ou juridique :

« Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur. … Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta prospérité vous viviez, aimant Yahvé ton Dieu, écoutant sa voix, t’attachant à lui » (Deutéronome 30, 14.19).

Jean-Baptiste de Foucauld pose le défi à sa manière[2], arguant que ce que nous appelons conventionnellement la « crise » est composé d’au moins quatre crises :

-financière et économique : née de la crise financière et révélant à quel point le système de marché des économies globalisées est dysfonctionnel ;

-sociale : engendrée par la crise économique. de Foucauld note qu’en France (qui n’est pas le pays le plus touché), 3,8 millions de personnes sont maintenant sans-emploi ou sous-employées, même si cette situation n’a suscité aucune réponse politique cohérente. Le chômage casse les liens sociaux ; en particulier, les jeunes sans emploi n’ont pas de représentants sociaux efficaces. Les personnes au travail sont constamment exhortées  à augmenter la productivité de manière à mieux faire face à la concurrence, peu importe si cette demande résulte en de l’exploitation.

-écologique : pour lutter contre cette crise, il faudra des politiques très différentes que celles promouvant la « croissance » pour stimuler l’économie. Même la « croissance verte », aujourd’hui favorisée, demandera des investissements lourds pour améliorer l’efficience énergétique afin de renouveler les réseaux des transports, et les systèmes d’électricité et d’eau, nettoyer le sol de la pollution, etc.  Bien que ces mesures créeraient de l’emploi, ces emplois devront être principalement financés par les pouvoirs publics. Comment pouvons-nous empêcher ceux qui sont en situation de pauvreté, les plus touchés par les problèmes environnementaux, d’être les victimes des mesures conçues pour faire face à ces problèmes ? En affirmant que la crise écologique est « à la fois une menace et une opportunité pour vivre mieux », de Foucauld partage la perspective plus profonde de Michel Serres.

-de sens : les grands systèmes symboliques qui apportaient de la profondeur à la vie humaine et élargissaient l’horizon des gens ont perdu leur légitimité. La démocratie, privée de toute référence transcendantale (comme par exemple l’inaliénable dignité de chaque personne), ne peut guère retenir les gens les plus généreux et engagés, et retombe sur une préoccupation d’ordre institutionnel et procédural.

J’ajouterais la dimension d’une crise de la démocratie. Les Etats-nations sont incapables de gérer séparément les questions transversales de notre époque – la mondialisation, et en particulier la finance globalisée et la possibilité pour les multinationales d’échapper à pratiquement tous les impôts nationaux ; le changement climatique et la durabilité environnementale ; les flux migratoires. Pourtant, la confiance retirée des Etats n’est en aucune manière transférée à un niveau transnational – dans ce cas, le niveau européen. Cela provoque un déficit de citoyenneté. Cependant, les changements significatifs dans notre vie publique dépendent de l’engagement actif des citoyens.

En 2007, José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a salué la signature du Traité de Lisbonne comme une avancée. L’impasse institutionnelle étant résolue pour le moment, l’UE était libre d’aborder ce dont « les peuples d’Europe se soucient vraiment » : le changement climatique, les migrations, la mondialisation, la croissance économique, et la sécurité face au terrorisme. Prenant la parole, certes avant que la crise économique n’éclate, Mr Barroso n’a pas ajouté « solidarité » à la liste de ce dont les gens « se soucient vraiment » – ou devraient se soucier. Cinq ans plus tard, le paysage politique est fort différent.

La pauvreté en Europe

Pour évaluer la politique de l’UE dans la perspective de la justice et de la solidarité, il faut partir de la dure réalité de la pauvreté[3].

Il y a certainement des « nouveaux pauvres » depuis 2008-09. Cependant, beaucoup de ceux qui sont les plus durement touchés, dans la plupart des pays de l’UE, ont déjà fait l’expérience de la pauvreté. Les revenus des travailleurs ou des sans-emploi ont été compressés de toute part, y compris par la réduction des prestations d’emploi et de droits pour les retraités, et par des hausses d’impôts.

Comme toujours, certains groupes souffrent de risques disproportionnés. Les femmes salariées sont plus touchées que les hommes par les compressions dans le secteur public et les services ; les travailleurs migrants sont en grand danger, car dans certains pays, ils risquent  de perdre leur permis de séjour s’ils perdent leur emploi, même s’ils sont irréprochables. Certains groupes ethniques européens, en particulier les Roms, mais aussi d’autres travailleurs migrants à l’intérieur de l’UE, sont particulièrement vulnérables. Ce qui est le plus inquiétant pour le futur, ce sont les jeunes adultes ayant terminé leurs études et qui souffrent d’un taux de chômage de plus de 50% en Grèce et en Espagne. La décision de relever l’âge de la retraite permet d’épargner de l’argent public sur les pensions tout en augmentant les dépenses d’indemnisation du chômage et en rendant les emplois plus difficiles à trouver pour les jeunes. Le Comité de la protection sociale de la Commission européenne montre que les mesures nationales visant à réduire les dépenses publiques ont d’abord touché les systèmes de protection sociale et d’inclusion sociale. Les coupes dans les dépenses publiques ont la priorité par rapport aux hausses d’impôts sur les revenus plus élevés, et les hausses d’impôts ont souvent pris la forme d’augmentation de la TVA, qui est socialement régressive.

L’Europe, centre et périphérie

Au niveau des différences entre les Etats, certains pays sont maintenant couramment décrits comme à la périphérie de l’Europe – par exemple, la Grèce et l’Espagne. Le terme « périphérie » est lui-même un signal de danger. Dans les années 1960 et 1970, deux théories générales du développement se faisaient face. Le modèle le plus optimiste postulait que les économies marginales décolleraient tout simplement, une fois qu’elles auraient atteint un point levier, en vertu d’une tendance naturelle vers le progrès. Son expression classique est celle du sociologue américain Walt Rostow dans un livre de 1960, intitulé de façon significative Les étapes de la croissance économique : un manifeste non communiste. « Les pays sous-développés » ne rattraperaient pas nécessairement les plus riches, mais ils prendraient de plus en plus part à la prospérité mondiale croissante, stimulés par l’exemple de leurs voisins plus prospères. Dans les années ’80, Margaret Thatcher a appliqué ce modèle à la pauvreté britannique, en citant l’adage « La marée montante soulève tous les bateaux », arguant que le but n’était pas de partager le gâteau plus équitablement, mais de cuire un plus gros gâteau. J’ai vécu dans deux des régions les plus pauvres du nord-ouest de l’Angleterre pendant dix ans – et je peux affirmer par expérience que ce n’est pas comme ça que les choses marchent. Si la prospérité générale augmente et que plus de personnes acquièrent des machines à laver, la laverie locale fermera et ceux qui n’ont pas de machine à laver seront moins bien lotis. Si plus de personnes achètent des voitures, le service local de bus décline – et ceux qui n’ont pas de voiture sont moins bien lotis qu’avant.

Un modèle concurrent a contesté la théorie du « décollage », et a souligné au contraire la concurrence et le conflit : un modèle de « dépendance » ou de « centre-périphérie ». Il était déjà clair au 19ième siècle que l’augmentation du commerce mondial creusait les inégalités. Le centre peut exploiter la périphérie, jusqu’à la saigner à blanc. Ce modèle est la négation de la solidarité. En Europe en 2012, l’écart entre les différents taux auxquels les pays sont en mesure d’emprunter sur les marchés obligataires est un mécanisme classique de centre-périphérie. Volontairement ou non, l’économie allemande profite à court terme de la souffrance des Grecs et des Espagnols. Le système de marché nie intrinsèquement la solidarité.

Contrairement à l’Allemagne, en 2012, l’Espagne dépensera plus à rembourser ses dettes (même sans les repayer substantiellement) qu’à financer ses services sociaux. Pourtant, l’Espagne n’était pas, jusque récemment, criblée de dettes particulièrement élevées, et elle a équilibré son budget jusqu’en 2008. A ce moment-là, la bulle immobilière a éclaté, ayant été financée par des prêts bon marché aux constructeurs et acheteurs de maisons. La dette de l’Espagne provient de la nécessité de renflouer son secteur bancaire (qui avait profité de la bulle immobilière) et ses gouvernements régionaux[4].

Le cas de la Grèce est très différent. Son gouvernement a falsifié ses finances publiques lorsqu’elle a adopté l’euro (ce dont l’UE elle-même, ayant la capacité technique de dévoiler cette manipulation, doit partager la responsabilité), il y a eu une augmentation spectaculaire du nombre de personnes recrutées et des salaires dans le secteur public et la pratique généralisée de l’évasion fiscale. Les déficits budgétaires et la dette nationale ont tous deux explosé. Les prêts d’urgence s’élevant à ce jour à près de 240 milliards d’euros par l’UE et le FMI, l’effacement des énormes créances bancaires (une opération nommée « haircut » – coupe de cheveux -, un euphémisme pittoresque) ont été accompagnés par l’insistance des prêteurs sur le fait que la Grèce devait réduire drastiquement ses dépenses publiques, imposer des augmentations d’impôts et réformer les marchés du travail et des pensions.

Que doit faire l’UE ? La pratique de la « solidarité » ne peut ignorer le danger d’un « aléa moral » – le risque qu’en fermant les yeux sur une mauvaise pratique, on n’encourage sa poursuite à l’avenir. Deux commentateurs de l’European Policy Centre, un think tank basé à Bruxelles, avancent les arguments suivants :

Le gouvernement grec doit être prêt à poursuivre les réformes radicales de l’administration publique et des fondations de son économie. Mais nous devons aussi avoir des mécanismes qui garantissent que des pays comme la Grèce aient une chance réaliste – et suffisamment de temps et de soutien – pour réformer leurs économies et leurs systèmes politiques, tout en maintenant pour leurs citoyens un niveau de vie minimal acceptable … [pour assurer] une Union européenne qui protège non seulement la prospérité des plus forts sur le plan économique, mais aussi la paix, la prospérité et la démocratie pour tous ses citoyens[5].

La solidarité dans une perspective chrétienne

Les rapports annuels de la Commission européenne mettent en évidence la « solidarité » : le mot est utilisé pour décrire tout financement de projets de cohésion sociale ou du développement international. Or, ces contributions peuvent être louables, mais elles sont largement en deçà de ce que la pensée sociale chrétienne entend par « solidarité ».

Premièrement, la solidarité est le devoir moral qui découle du fait que nous sommes créés par Dieu non pas comme des individus isolés mais comme des personnes qui sont essentiellement interdépendantes. C’est par la solidarité que nous exprimons l’amour (agape) pour les personnes que nous ne rencontrerons jamais mais que nous reconnaissons comme nos sœurs et frères. Cet amour est aussi justice, puisque la justice est cette forme d’amour qui cherche le bien-être des autres, même à un coût personnel, dans leurs réalités socio-politiques spécifiques.

En 2005, la COMECE a attribué ce sens de la solidarité aux fondateurs de l’Union européenne :

L’impulsion pour la fondation de l’Europe a été donnée dans le but d’instaurer « une véritable solidarité ». La solidarité signifie ici la réalisation d’une unité réelle, dans le respect du bien commun, fondée sur l’égalité des partenaires… La solidarité est la méthode de l’intégration européenne[6].

L’UE d’aujourd’hui est loin de cet engagement. Dans le cas de la Grèce, j’ai suggéré que la « solidarité » ne peut pas exiger l’absence de pression externe pour la réforme des systèmes dysfonctionnels ou corrompus. Les pratiques qui nient la responsabilité sociale et morale doivent être réformés. Même ce qui est pour les Chrétiens la possibilité essentielle du pardon ne dispense pas les actes dommageables de leurs conséquences. D’autre part, il n’y aucun signe que d’autres pays sont prêts à partager la souffrance indéniable des Grecs. Au mieux, la « haircut » obligera les banques, par exemple, soit à accepter une baisse des profits, ou (dans le cas de pertes globales conséquentes) à projeter cette perte  sur les finances publiques de leur propre pays. Il serait idiot de penser en termes d’« abnégation » ici. Le commerce ne connaît pas le concept de solidarité.

Deuxièmement, la notion chrétienne de solidarité est fondée sur deux axiomes intermédiaires :

–          Le bien commun : alors que l’idéal classique utilitariste du « plus grand bien pour le plus grand nombre » relègue inévitablement le bien-être du « plus petit nombre » à la marge, le concept de « bien commun » commence par le bien des oppressés et des exclus et ne peut être identifié que si ceux-ci sont servis, cela démasque donc beaucoup de faux-semblants politiques ;

–          La destination universelle des biens de la Création : le libéralisme occidental accorde une valeur quasi absolue à la notion de propriété privée – même quand il s’agit en fait de sociétés d’une extension mondiale. Dans la pensée sociale chrétienne, les besoins du pauvre passent avant les droits des riches sur leur superflu.

Troisièmement, la forme sans doute principale de solidarité est celle des personnes pauvres entre elles qui doit toujours être respectée par les nantis. Lors d’une récente réunion de l’Intergroupe du Parlement européen sur l’extrême pauvreté et les droits humains, Diana Skelton d’ATD Quart Monde a cité le mantra libéral : « La concurrence pousse à l’excellence ». Mais l’excellence en quoi ? La concurrence dans la distribution de l’aide humanitaire, par exemple, peut être destructrice, si les donateurs cèdent aux pressions concurrentielles pour être le plus visibles possible afin d’impressionner leurs propres bailleurs. En revanche, en parlant d’un programme de formation en informatique à Madagascar, Madame Skelton a cité « la pédagogie du non-abandon et de l’entraide ». Les jeunes participants au programme réussissaient si bien que beaucoup ont obtenu un emploi et ont apporté de grands bénéfices à l’entreprise. Reproduire cette forme de solidarité non-compétitive est un défi profond pour les Européens occidentaux.

Quatrièmement, nous les Européens occidentaux, comptons parmi les plus riches dont le privilège doit être remis en question. L’Europe ne peut se sauver seule de la crise globale et ne peut pas essayer de le faire, et le cadre principal de la solidarité est mondial. En novembre 2012, en tentant d’élaborer un budget pour répondre aux demandes d’économies des Etats membres, le Conseil européen a proposé de réduire le budget de l’UE pour la cohésion sociale et pour le développement international. Dans ce second cas de « Global Europe », la réduction proposée était de €65.6 milliards proposés initialement, à €60.7 – environ 8% (EurActiv). Comme cette révision budgétaire n’a pas réussi à satisfaire le zèle de certains Etats membres à réduire les dépenses, on peut s’attendre à de moins bonnes nouvelles encore lorsque les négociations reprendront. La solidarité doit de la même manière façonner la politique de l’UE dans le commerce, les migrations – et dans la recherche de cohérence entre ces différentes politiques.

Nouvelles menaces

Une menace économique : après avoir sauvé les secteurs financier et bancaire en 2009 au prix d’un coût public massif, les gouvernements ne peuvent plus se permettre de tels « paquets de stimuli ». (En 2013, la dette grecque va atteindre 190% de son PIB). D’où la pression pour réformer les finances publiques d’urgence en donnant priorité à une forte réduction immédiate de la dette.

Pour le néolibéralisme, les « coupes dans les dépenses publiques » apparaissent comme un acte de vertu. Cette affirmation est aujourd’hui âprement débattue par les économistes. Un ménage peut améliorer ses finances en réduisant les dépenses, tant que son revenu est garanti. Pour qu’un pays puisse bénéficier de l’austérité, il doit également maintenir ses revenus, par exemple en orientant l’argent économisé vers le soutien à la croissance des exportations. Ce plan est contrecarré, cependant, quand la plupart des autres gouvernements suivent des politiques équivalentes. Pendant ce temps, la montée du chômage réduit les recettes fiscales tout en augmentant les dépenses sociales – à moins que celles-ci ne soient également compressées, pénalisant encore de la sorte les plus vulnérables. Il y a un argument fort que les mesures d’austérité quasi-universelle sont autodestructrices.

Une menace sociale est encore plus troublante. Le chômage de masse est un mal énorme, susceptible de provoquer un profond malaise social et politique, d’autant plus que les jeunes n’ont pas l’espoir d’un travail futur et développent le sentiment que la classe politique est soit insensible soit impuissante. En Grèce ou ailleurs, cette protestation a tourné à la violence. On peut supposer que les milliers de manifestants de rue portent avec eux un bien plus grand nombre de personnes passivement mécontentes. Si nos représentants politiques perdent leur crédibilité, qu’est-ce qui pourra suivre ?

Signes d’espoir

Dans un avenir proche, nous devons nous attendre à de la souffrance sociale et même à des bouleversements sociaux. Cependant, l’espérance chrétienne n’est pas l’optimisme. C’est plutôt l’assurance que le travail accompli maintenant en faveur de la justice et du bien commun, n’est jamais perdu mais portera fruit.

Les efforts extraordinaires déployés au sein des institutions de l’UE, au sein de la Banque centrale européenne, etc. durant 2012 ont montré des dirigeants travaillant à la limite de l’épuisement pour trouver des moyens financiers et de régulation pour sortir l’Europe de la situation critique dans laquelle notre réductionnisme économique l’a plongée. Ce dévouement – même si l’objectif de sauver l’eurozone venait avant celui de préserver le « modèle social » européen –  mérite respect et admiration. Peut-être nous sommes nous mis nous-mêmes dans cette crise – par exemple en regardant la croissance et le profit comme leur propre justification, de sorte que la régulation était inutile voire nuisible aussi longtemps que le système a donné des résultats satisfaisants en termes conventionnels de PIB ou PNB. Peut-être, aussi, n’avons-nous pas encore atteint le point de consensus sociétal où nous reconnaitrions que notre paradigme économique actuel (unique dans l’histoire du monde, dans lequel le but principal de la politique est de servir la croissance économique) est radicalement réductionniste.

Pendant ce temps, cependant, une contre-culture se développe, un mouvement grandissant en faveur de la décroissance » (la perspective positive sur l’« austérité », ou même sur la « récession ») reconnaissant la façon dont le capitalisme libéral entraîne une concentration étroite de la richesse et creuse ainsi les inégalités, privilégie le capital sur les travailleurs, exploite l’environnement, récompense la production même des biens et services. (Ceux en situation de pauvreté, bien sûr, pratiquent la « décroissance » sous la contrainte.)

L’ « économie comme un absolu » est une idole : dans le langage du Nouveau Testament, mammona est le dieu syrien de la richesse. Mais les fondateurs de l’UE ont restructuré l’économie européenne comme un instrument nécessaire et puissant pour la paix quand ils ont lié les bases structurelles de l’industrie franco-allemande du charbon et de l’acier, dans l’espoir de rendre presqu’impensable la guerre entre ces pays. Je pense que notre défi aujourd’hui est de détrôner l’économie, en veillant à ce que l’économie serve (et « servir » est le mot-clé) non pas à fracturer la solidarité mais à la promouvoir. Cet engagement, à son tour, exige un discernement sur la croissance : où la croissance n’offre qu’une satisfaction marginale, ou devient même une nuisance (pour la plupart d’entre nous en Europe occidentale qui avons plus que ce dont nous avons besoin) ? Comment peut-elle être dirigée, directement ou indirectement vers ceux qui ont un urgent besoin de plus que ce dont ils disposent ? Dans ce mode indirect, par exemple, nous devons chercher des mesures de mitigation et d’adaptation face au changement climatique. Et nous avons besoin d’une formation éducative et culturelle accrue pour trouver une forme d’abondance humainement plus satisfaisante que celle offerte par la surconsommation.

Cette recherche comprendra toujours deux éléments fondateurs : l’identification de l’injustice, spécialement celle dont nous bénéficions involontairement nous-mêmes, ou qui vient de l’aveuglement que nous partageons en partie ; et l’apprentissage de la pratique de la solidarité avec ceux qui sont exclus par les systèmes économiques et politiques dans lesquels nous sommes impliqués – alors même que nous cherchons à les réformer.

By Frank Turner, SJ

English version


[1] Michel Serres, Temps des crises, Paris, Le Pommier, 2012, pp. 10-14.

[2] Jean-Baptiste de Foucauld, L’abondance frugale : Pour une Nouvelle solidarité, Paris, Odile Jacob, 2010, pp. 16-22.

[3] Voir l’analyse du Réseau européen de lutte contre la pauvreté (European Anti-Poverty Network – EAPN), “The Social Impact of the Economic Crisis in Europe”, Working Notes, n°69, juillet 2012, pp. 16-21 (http://www.workingnotes.ie/index.php/item/the-social-impact-of-the-economic-crisis-in-europe)

[4] BBC, ‘Eurozone Crisis Explained’. Consulté en ligne le 24 novembre 2012 : http://www.bbc.co.uk/news/business-17549970.

[5] ‘Armageddon – for Greece, the euro zone and the EU?’, Fabian Zuleeg and Janis A. Emmanouilidis (EPC Policy Paper, 27 July 2012).

[6] COMECE, The Evolution of the European Union and the Responsibility of Catholics, 2005, §.20.

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