Une centaine de personnes membres des branches française, belge, portugaise, italienne, maltaise du MIAMSI se sont réunies autour de ce thème du 20 au 22 novembre dernier à Pozzalo, sous le patronage du Conseil de l’Europe.

Cette petite ville de la côte sud de la Sicile est régulièrement placée sous les feux de la rampe, lorsque des embarcations de migrants, venues des côtes de Lybie, viennent s’échouer sur ses plages. Mais ce qu’on connaît moins, c’est tout le travail accompli par la municipalité, les Eglises et les associations et institutions siciliennes en général, pour accueillir et aider les personnes ainsi « débarquées ». C’est pour donner à voir ces expériences et ces pratiques, et permettre les échanges à leur sujet, que le colloque avait été planifié, à l’été 2014 – soit un an avant que les expressions « crise des migrants » et « crise de l’accueil » fassent florès partout en Europe.

Quelques lieux communs ont certes été répétés : l’Europe a besoin des migrants, de la force économique et démographique qu’ils représentent ; l’Europe n’accueille qu’un faible pourcentage des migrations mondiales, alors que le continent reste bien plus riche que d’autres régions hôtes. Mais ces considérations macro-économiques ne pèsent finalement pas lourd face à la peur de l’invasion qui gangrène de plus en plus nos populations. Ni la prospective économique, ni la posture moralisatrice ne sont des outils efficaces pour permettre la rencontre entre migrants et sociétés d’accueil.

Mais des prises de position fortes ont aussi scandé le colloque. Ainsi M. Markus Jaeger, chef de la division Migration à la direction Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, a-t-il rappelé que les Etats européens ont librement consenti à des Conventions (Convention de Genève, Convention européenne des droits de l’homme) qui accordent des droits aux migrants : toute personne en danger a le droit de quitter son pays et de se présenter dans un autre en demandant l’asile. Juriste, il a souligné que le fait de ne pas disposer des papiers requis (visa etc…) pour passer une frontière n’était qu’une « irrégularité » administrative, non passible de poursuites dans le cadre de la demande d’asile. La criminalisation des demandeurs d’asile par certains Etats est donc une dérive dangereuse. Membre du Conseil consultatif de Frontex, il a aussi expliqué que le renforcement de cette agence ne pouvait être une solution à l’afflux de migrants : les frontières doivent pouvoir rester poreuses pour permettre la circulation des biens et des personnes, et l’accès aux personnes en danger.

Il a enfin confié que les reconduites aux frontières de personnes déboutées du droit d’asile sont extrêmement coûteuses et peu efficaces ; que le « business des passeurs » pourrait être facilement cassé par l’ouverture de couloirs légaux, encadrés, pour les migrations. En fait, c’est tout le système actuel de gestion des migrations qui est en crise et doit être repensé, dans le respect du droit. On pourrait alors se demander si la création de hotspots est une solution systémique et respectueuse des droits humains.

Mettre en œuvre le respect de la dignité humaine, c’est voir en chaque migrant une personne, avec une histoire, des spécificités, des ressources ; c’est refuser un traitement uniquement administratif des questions pour s’autoriser à la rencontre d’être humain à être humain.  « Pour traiter les incidents de frontière », a expliqué le professeur T. Salarino (Fondazione S. Giovanni Battista, structure d’accueil à Raguse près de Pozzalo), « nous appliquons une méthodologie en trois points : Ecoute. Ecoute. Ecoute. Puis il s’agit de parler, en utilisant les mots de l’autre pour se faire comprendre». Ce qui est dans la droite ligne de la vision du pape François : une fidélité à ce que l’on est, dite avec le langage des autres.

Les témoignages sur la qualité, la profondeur humaine de ces rencontres, même difficiles, ont fait écho à l’expérience des auditeurs : on ne ressort pas indemne de l’engagement avec les personnes en situation de migration. Non seulement on découvre la richesse d’autres histoires et d’autres cultures, mais on se confronte à ce qui fait notre commune humanité : la fragilité, le risque de la perte, la douleur, mais l’espoir aussi et la confiance malgré tout.

Cette commune humanité est le patrimoine sur lequel s’appuyer pour l’étape qui devra suivre l’accueil : celle de l’intégration dans les sociétés européennes. Pour reprendre un concept percutant, cette intégration doit s’articuler « autour des 3 G : relations entre Générations, relations entre Genres (hommes et femmes), relations entre Gens (cultures et religions) ».

La religion des migrants est en effet pour eux un point d’ancrage essentiel, en ce moment où quasi tous les autres repères tangibles disparaissent. C’est par la transmission possible du religieux dans un nouvel espace, qu’une intégration de la deuxième génération peut s’envisager. Le cardinal Antonio Maria Veglio, président du Conseil Pontifical pour la pastorale des migrants et personnes déplacées, le dira : la continuité du religieux est un pont entre le pays de départ et le pays d’arrivée. Mais comment différentes religions pourront-elles alors cohabiter de façon fructueuse ? Un socle commun d’attitudes peut être approfondi : souci du bien commun, dialogue personnel et communautaire dans un esprit de coexistence pacifique.

L’Evening debate de la COMECE, le 1er décembre dernier, intitulé « Integration of Migrants : a Catholic Perspective », a donné des résonances singulières à cette perspective.

Si l’intégration socio-économique est une priorité pour les Etats – et pour les migrants eux-mêmes ! – elle ne peut se penser qu’en lien étroit avec une intégration politique et une intégration culturelle et religieuse, a souligné Sergio Barciela, du Service Migration et Inclusion de Caritas Espagne. Hiérarchiser ces besoins, c’est cliver les personnes et s’exposer à des retours de bâton retentissants à la génération suivante. Et se contenter de discours savants et/ou compatissants sur « eux », en restant dans l’entre-nous européen et catholique, a prévenu Frère Arun Alphonse, c’est cliver l’ensemble de la société. En quelques minutes puissantes, il a rappelé à tous que le partage entre les « bénis du Père », et les autres, ne se fonde pas sur un territoire ou une appartenance religieuse formelle, mais sur la reconnaissance active de la fraternité universelle exprimée en Matthieu 25, 31-46.

Claude Debbichi

JESC

 

 

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